Le difficile travail des journalistes dans l'est de la RDC
26 mars 2026
Ce jeudi 26 mars, RSF publie à Kinshasa son rapport "Dans la peau d’un journaliste des Grands Lacs", qui décrit une situation alarmante pour les professionnels des médias, particulièrement dans l’est de la RDC, où le travail d'informer devient presque impossible face aux violences et aux restrictions.
Parmi ceux qui ont vécu cette réalité, Tuver Wundi, ancien directeur provincial de la Radiotélévision nationale congolaise à Goma, aujourd’hui installé à Kinshasa. Il avait été arrêté et détenu dix jours par les services de renseignement des rebelles de l'AFC-M23, lors de la prise de la ville, en février 2025.
Un an plus tard, il témoigne de la résilience nécessaire pour continuer à informer dans un contexte où chaque reportage peut devenir un acte de résistance.
DW : Tuver Wundi, en juillet dernier vous avez dû fuir Goma pour rejoindre Kinshasa. Pouvez-vous, revenir sur les moments de captivité que vous avez vécus au moment de la prise de Goma lors de la prise de Goma par l’AFC/M23 ?
Tuver Wundi : J’ai passé onze jours en détention. J’ai eu la “chance” de ne pas être enfermé dans le container comme certains de mes collègues. Moi, j’ai été gardé à l’endroit appelé “le Chien méchant”.
DW : C’est quoi, le “Chien méchant” ?
Tuver Wundi : C’est un lieu bien connu à Goma, où se trouvaient les services de renseignement, notamment la direction provinciale de l’Agence nationale de renseignements. Quand on vous y conduit, vous êtes face à des agents surnommés “les chiens méchants”, parce qu’ils vous stressent, vous torturent parfois, et vous placent dans des conditions impossibles pour obtenir leur version de la vérité.
C’est de là que vient le nom : Chien méchant.
DW : Quelles pensées vous traversent dans ces moments-là ? Vous êtes dans une geôle, pendant onze jours, dans des conditions extrêmement difficiles. Avez-vous songé à arrêter votre métier ?
Tuver Wundi : Ce sont des moments de grande réflexion. On est parfois déçu, découragé… mais au fond, on se sent encore plus poussé à continuer.
J’ai eu la chance d’être énormément encouragé par la solidarité venue de l’extérieur, car mon cas a été largement médiatisé.
Quand on est dans un cachotet qu’on ne sait pas si quelqu’un dehors est au courant, la peur est immense. Les “vrais” prisonniers s’adaptent progressivement lorsque l’extérieur apprend leur arrestation et même leur lieu de détention.
Pendant les quatre premiers jours, personne ne savait où j’étais. C’est seulement à la fin du quatrième jour, au début du cinquième, que ma localisation a été connue. Cela m’a redonné espoir. Quand l’affaire est connue, on peut espérer une intervention. Quand elle ne l’est pas, on est dans le noir total.
DW : On vous accuse d’atteinte à la sûreté de l’État, de collaboration avec Kinshasa. Avez‑vous pensé un instant qu’il valait mieux collaborer pour sauver votre peau ?
Tuver Wundi : C’est le sens des responsabilités. Nous nous battons pour des causes nobles. Il ne sert à rien de spéculer ou de paniquer. Ayant été témoin de presque toutes les rébellions depuis trente ans, je sais comment elles fonctionnent. Et, vu la courte durée de celle-ci, je savais que je ne pouvais pas abandonner. Après ma libération, j’ai essayé de m’adapter au contexte. Finalement, en juillet, j’ai fui. Depuis, je n’ai plus de contact avec ma famille restée sur place.
Ce qui m’a tenu, ce sont les raisons pour lesquelles je travaille, ma conviction profonde, et la volonté de ne pas me laisser tromper par des idéologies qui ne sont pas durables.
DW : Pendant la période où vous êtes resté à Goma après votre libération, comment était la situation ? Avez-vous remarqué des changements entre les deux régimes ?
Tuver Wundi : Dans la zone contrôlée par la rébellion, il n’y a aucune liberté d’expression. Ils ont même un slogan : “Dans ce poulailler-là, il n’y a qu’un seul coq qui chante.” Cela veut tout dire.
Quand on veut travailler librement et de manière indépendante, il y a toujours une “guillotine” au-dessus de la tête. Je connais des collègues qui sont encore dans la zone, dont on n’a jamais publié l’histoire pour des raisons de sécurité. Certains ont simplement diffusé un reportage sur une assistance humanitaire au Burundi : ils ont été arrêtés et détenus 48 heures. D’autres ont partagé des vidéos de cérémonies au stade de l’Unité : six jours de cachot, dans les mêmes cellules du “Chien méchant”. Dans cette zone, si vous informez sur les réalités sociales, attendez-vous à la réaction du Département de la communication et des médias de l’AFC. Ils contrôlent tout. Beaucoup de journalistes, y compris étrangers, n’arrivent plus à accéder à la zone pour travailler librement. Certains ont été interdits d’accès, simplement pour avoir rapporté fidèlement ce qu’ils avaient observé. Le responsable du Département communication l’a dit : “Vous n’entrerez plus jamais chez nous, vous ne suivez pas notre ligne.”
DW : Que signifie suivre leur ligne ?
Tuver Wundi : suivre leur ligne, ça signifie tout présenter en blanc.
Même lorsqu’une voiture est attaquée sur une route, il est interdit de le dire : la zone doit être décrite comme totalement saine et sécurisée.
Si vous mentionnez une attaque, vous devez accuser le gouvernement. Voilà ce qu’ils attendent. Ils fonctionnent comme des chiens de garde : ils surveillent ce qui se dit dans les médias, traquent qui rapporte la vérité du terrain, et s’assurent qu’il y ait toujours un fait attribué à l’adversaire. Beaucoup ne savent pas le faire, alors les médias ferment. Les radios communautaires ont presque toutes abandonné. Imaginez : certains médias ont transformé leurs journaux en programmes de communiqués nécrologiques, juste pour éviter tout sujet risquant de les mettre en danger.