Au Liban, des combats sur fond de crise humanitaire
25 mars 2026
Alors que la guerre se poursuit au Moyen-Orient, le Hezbollah dit avoir mené des attaques contre l'armée israélienne ceci alors que des frappes ont été signalées ce mercredi sur la banlieue sud de Beyrouth et sur le sud du Liban.
Sur place au Liban, "la situation est catastrophique", a déclaré à la DW, Sukaina Hemadah, une mère de 37 ans vivant à Beyrouth. Depuis que sa maison, située dans la banlieue sud de Beyrouth, à Haret Hreik, a été détruite par une précédente frappe aérienne israélienne, elle et ses quatre enfants vivent sous une tente dans le centre-ville.
"Nous manquons de nourriture et dépendons des livraisons d'eau d'une organisation humanitaire", a-t-elle expliqué, ajoutant qu'elle craint "que des maladies ne se propagent rapidement, car les conditions sanitaires sont déplorables : il n'y a qu'une seule toilette pour environ 900 personnes."
Sukaina Hemadah fait partie des plus de 1,2 million de Libanais déplacés depuis que le Liban a été entraîné dans le conflit du Moyen-Orient, à la suite de l'escalade des attaques du Hezbollah contre Israël, peu après l'assassinat du guide suprême iranien, Ali Khamenei, le 28 février 2026.
Mardi, le bilan s'élevait à 1 039 morts et 2 876 blessés, selon les autorités sanitaires libanaises. Les forces israéliennes ont intensifié leurs opérations terrestres dans le sud du Liban, un bastion traditionnel du Hezbollah.
Le ministre israélien de la Défense, Israël Katz, a déclaré que "les cinq ponts sur le Litani, utilisés par le Hezbollah pour le passage de terroristes et d'armes, ont été détruits. L'armée israélienne contrôle désormais les autres ponts et la zone de sécurité jusqu'au Litani." Il a ajouté que des centaines de milliers d'habitants du sud du Liban, déplacés par les combats ce mois-ci, "ne retourneront pas au sud du fleuve Litani tant que la sécurité ne sera pas garantie pour les habitants du nord d'Israël".
"Une menace existentielle"
En réponse, le député du Hezbollah, Hassan Fadlallah, a déclaré, mardi, à l'agence Reuters, que le Hezbollah poursuivrait son combat pour empêcher l'armée israélienne d'établir une zone tampon dans le sud du Liban. "L'occupation du Sud-Liban par Israël constitue une menace existentielle pour le Liban en tant qu'État", a-t-il affirmé.
C'est pourquoi Lorenzo Trombetta, analyste politique basé à Beyrouth et auteur d'un ouvrage sur la Syrie, "Pouvoir et négociation au Moyen-Orient ", prévoit que, dans le court terme, les combats se poursuivront dans les zones les plus proches de la ligne de démarcation, frontière temporaire et contestée entre Israël et le Liban.
"Les frappes israéliennes contre les ponts, les infrastructures d'électricité et d'eau visent à rendre le Sud invivable pour la vie civile et le maintien d'une présence organisée", a déclaré Lorenzo Trombetta à la DW.
La destruction contribue également à isoler le champ de bataille, d'autant plus que l'armée libanaise s'est repliée vers le Nord pour éviter d'être coupée du reste du pays.
À la suite d'un précédent cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah, en novembre 2024, qui avait mis fin à onze mois d'escarmouches et à deux mois de guerre, dont une offensive terrestre israélienne de grande envergure et des destructions massives à Beyrouth, et dans le sud du pays, l'armée libanaise et les troupes de l'Onu avaient été déployées dans le Sud conformément à l'accord.
Cet accord stipulait également le désarmement du Hezbollah. Cependant, le Hezbollah refuse de désarmer totalement, invoquant la nécessité de pouvoir défendre le pays contre les attaques israéliennes continues et l'occupation militaire par Israël de cinq positions le long de la frontière.
Israël affirme que tant que le Hezbollah conserve ses armes, il représente une menace. Le Hezbollah, dont la branche militaire est classée comme organisation terroriste par les États-Unis et l'Union européenne, fait partie de ce qu'on appelle l'"Axe de la résistance " parrainé par l'Iran, une série de groupes armés supplétifs au Moyen-Orient — dont le Hamas à Gaza, les Houthis au Yémen et les milices en Irak — qui sont tous opposés à Israël et aux États-Unis.
Peu de marge de manœuvre
Le président libanais Joseph Aoun et le Premier ministre Nawaf Salam ont déclaré œuvrer pour mettre fin à la guerre au plus vite.
Mardi, Beyrouth a retiré l'accréditation de l'ambassadeur d'Iran au Liban et l'a déclaré persona non grata. Plus tôt en mars, le gouvernement libanais avait interdit toutes les activités militaires et sécuritaires du Hezbollah.
"Sans concessions substantielles de la part de l'Iran et du Hezbollah, le gouvernement libanais aura du mal à offrir des concessions significatives à Israël lors des négociations", selon David Wood, analyste principal pour le Liban au sein du think tank International Crisis Group.
Il ajoute par ailleurs que "Beyrouth s'est montré incapable de contenir seule les activités militaires du Hezbollah."
Se sentant impuissant et vulnérable face à la décision du Hezbollah de tirer des roquettes sur Israël, Abbass Saad, un habitant de Beyrouth, est en colère. "Le Hezbollah se fiche de savoir si nous sommes en guerre ou en paix", a déclaré cet homme de 32 ans à la DW. "C'est la faute du Hezbollah si les citoyens libanais sont menacés aujourd'hui", a-t-il affirmé.
David Wood, de l'International Crisis Group, estime, lui aussi, que ce sont les civils libanais qui paieront le prix fort, des gens " impuissants à mettre fin à ce conflit désastreux".
Crainte d'une nouvelle vague de réfugiés
Les observateurs doutent que la colère des citoyens ordinaires puisse dégénérer en conflit interne.
"On pourrait observer des manifestations de colère localisées… et, du fait du déplacement forcé de 1,2 million de Libanais, peut-être aussi des tensions démographiques. Mais je ne vois pas cela comme un scénario de véritable guerre civile ", a déclaré à la DW Ronnie Chatah, observateur politique basé à Beyrouth et animateur du podcast The Beirut Banyan.
Ce point de vue est partagé par Lorenzo Trombetta. "Aucun acteur libanais majeur ne semble disposé à s'engager dans une telle confrontation, compte tenu du souvenir et du coût des conflits passés", a-t-il déclaré, ajoutant que le Hezbollah et l'armée libanaise font partie intégrante du tissu social et ont tout intérêt à éviter un affrontement direct.
David Wood prévient toutefois que, même si "les dirigeants du Hezbollah savent que le groupe prendrait un risque énorme en tirant sur les soldats libanais, ce qui le mettrait en porte-à-faux avec la plupart des autres Libanais, le Hezbollah est actuellement confronté à ce qu'il considère comme une menace existentielle et pourrait décider qu'il n'a plus grand-chose à perdre".
Par ailleurs, Kelly Petillo, responsable du programme Moyen-Orient et Afrique du Nord au Conseil européen des relations étrangères, alerte sur le fait que le Liban sombre dans le chaos.
Dans une tribune récente, elle écrit que "pour de nombreuses personnes déplacées, l'Europe pourrait devenir une option de plus en plus attrayante, alimentant les craintes d'une nouvelle vague de réfugiés".
Selon elle, les Européens devraient soutenir la confiance du peuple libanais dans un gouvernement fonctionnel en faisant la promotion de la résilience et la reconstruction, notamment dans le Sud, durement touché par les bombardements. Selon Kelly Petillo "cela contribuerait à renforcer la capacité de l'État libanais à répondre aux besoins de ses citoyens".