Ces cartes coloniales du Congo attisent les convoitises
16 mars 2026
Le Musée royal d'Afrique centrale de Tervuren, en Belgique, a refusé une offre de la start-up américaine KoBold Metals. L'entreprise, spécialiste des mines, propose de numériser des informations liées à la RDC… mais le musée s'y oppose, donc. Son directeur, Bart Ouvry, explique pourquoi à la DW.
Un demi km de rayonnages
Sur près de 500 mètres de rayonnages, le Musée royal d'Afrique centrale de Tervuren dispose encore de plusieurs millions de documents manuscrits. Il s'agit de cartes datant de l'ère coloniale qui montrent la richesse en minerais de ce qui est aujourd'hui la RDC. Leur inventaire complet en vue de leur numérisation n'a toujours pas été mené à bien.
En 1885, le roi des Belges Léopold II s'approprie le Congo. Il pille ce territoire et soumet la population à un régime sanguinaire. Considéré comme la propriété personnelle du roi, le Congo ne devient officiellement colonie belge qu'en 1908 et indépendant en 1960.
La course aux minerais
De nos jours, les ressources naturelles de la RDC continuent d'attirer les convoitises : le lithium, le cuivre, le cobalt et le coltan sont des minerais dont les industries et la tech ont besoin. Or, d'après le ministère congolais des Mines, environ 90% des ressources minières du pays ne seraient toujours pas exploitées.
Les Etats-Unis ont renforcé l'année dernière leur partenariat stratégique avec la RDC, dans l'espoir d'accéder à ces ressources et d'être moins dépendants de la Chine.
KoBold Metals, une start-up du secteur minier, fait partie des entreprises américaines qui prévoient leur expansion en RDC. Elle reçoit pour cela le soutien de milliardaires comme Jeff Bezos ou Bill Gates.
Cette entreprise a proposé aux autorités congolaises de les aider à numériser les documents conservés au musée de Tervuren. Son directeur-général, Benjamin Katabuka, a ainsi déclaré : "Nous scannons et numérisons les documents puis nous les rendons immédiatement accessibles au public."
Sauvegarde du bien public
Hors de question pour le musée de Tervuren. "Nous voulons bien coopérer avec [KoBold Metals] sur certains documents, mais ce que nous ne pouvons accepter, c'est cette proposition de prendre en charge la totalité de nos archives géologiques", explique le directeur du musée, Bart Ouvry, dans une interview à la DW.
Les autorités belges considèrent ces archives comme un bien public. "La Belgique ne peut en aucun cas en accorder l'accès exclusif à une entreprise étrangère ou une société privée", précise la porte-parole du gouvernement, Florinda Baleci.
Ce refus s'explique par la crainte de voir KoBold Metals défendre d'abord des intérêts économiques et monnayer les informations contenues dans ces anciennes cartes.
La coopération existante entre le musée et la RDC
Le musée a par ailleurs déjà lancé un projet de numérisation, en coopération avec leService géologique national du Congo et avec le soutien de l'Union européenne.
"Nous avons commencé son élaboration il y a deux ans, déclare Bart Ouvry. Quand [KoBold Metals] est venu nous faire sa proposition l'année dernière, nous avions déjà bien avancé notre projet. La mise en œuvre a réellement débuté au mois de janvier. Nous avons recruté des employés pour ces tâches, dont une partie est certes technique, mais dont la majeure partie est d'ordre scientifique et doit donc être effectuée par nos propres équipes scientifiques."
Le directeur du musée confirme l'utilisation de l'intelligence artificielle : "Il n'y a de nos jours presque plus de projets scientifiques dans lesquels on n'utilise pas du tout l'IA."
Qui décide du sort des archives ?
L'année dernière, KoBold Metals a obtenu l'autorisation de chercheur du lithium et d'autres minerais en RDC. L'entreprise a également passé des accords directement avec les autorités congolaises sur la numérisation de certaines données – y compris les manuscrits conservés en Belgique.
Le journal britannique Financial Times rapporte que le ministre congolais des Mines, Louis Watum Kabamba, a réclamé, en février de cette année, que les données lui soient communiquées par la Belgique. Lors de la conférence africaine du secteur minier, au Cap, il s'est toutefois défendu d'avoir "dilapidé" les ressources minières de la RDC en les offrant aux États-Unis.
Le directeur-général de KoBold Metals, Benjamin Katabuka, assure que la demande d'accès aux archives a été déposée par le gouvernement congolais. L'entreprise se réfère sur une loi belge de 2022, qui encadre la restitution de collection issue de l'ère coloniale aux États africains. Cette loi ne concerne toutefois pas le matériel d'archives.
Bart Ouvry : "Les archives sont des archives belges"
Selon Bart Ouvry, le matériel d'archives ne relève donc pas de la RDC : "Les archives sont des archives belges, affirme-t-il. Elles ont trait au Congo, mais aussi à d‘autres pays tels que le Rwanda, le Burundi ou d'autres pays voisins dans lesquels des entreprises sont implantées de longue date.
Il ne relève donc pas de la compétence du gouvernement congolais, ni d'une quelconque entreprise privée, de décider du sort de ces archives. Nous reconnaissons bien sûr que d'un point de vue politique et moral, il est important de partager ces archives avec le gouvernement congolais. Mais c'est à nous de le faire."
Le Service géologique national du Congo aurait par ailleurs "accordé la priorité" au musée de Tervuren. "Nous allons prioriser trois régions qui sont actuellement les plus stratégiques pour le gouvernement congolais et leur transmettrons sous peu les données correspondantes", assure encore le directeur du musée belge.
Une partie des archives du musée est déjà accessible : des copies peuvent être mises à disposition sur demande et les entreprises privées peuvent consulter des cartes géologiques si elles sont à même de fournir un appui écrit de la part du gouvernement congolais.
Bart Ouvry estime que la totalité des archives du musée devraient être numérisées en accord avec le droit belge et européen et publiées d'ici quatre à cinq ans.
Le directeur du musée contredit en revanche la rumeur qui veut que l'Administration Trump ait fait pression sur son établissement pour accéder à la requête de KoBold Metals : "De ce que je sais, nous avons reçu des demandes urgentes de KoBold. Mais je ne suis au courant d'aucune autre démarche de quelque gouvernement que ce soit."