Propagande russe au Sahel : l'autre guerre de l'information
19 septembre 2025
Au printemps dernier, des centaines de vidéos générées par l'IA, glorifiant le capitaine Ibrahim Traoré, le chef du pouvoir militaire au Burkina Faso, ont circulé sur les réseaux sociaux, relayées par de nombreux comptes panafricanistes populistes.
Est-ce que la Russie était impliquée ? On n'en a pas la preuve, mais le raffinement des méthodes pourrait le laisser supposer.
Par le passé, des méthodes similaires ont été utilisées pour accompagner l'installation des mercenaires russes du groupe Wagner en République centrafricaine.
Pour Bah Traoré, chargé de recherche Sahel au laboratoire d'idées Wathi, cette influence russe est difficilement mesurable, bien qu'il soit possible d'identifier des comptes et des campagnes numériques coordonnées. Mesurer l'impact réel sur l'opinion publique est donc une entreprise délicate.
"C'est difficile de quantifier en termes de données exactes ou en termes de chiffres. Parce que lorsqu'on regarde le mécanisme utilisé par la Russie, à travers généralement les médias et les réseaux sociaux, il y a souvent une dichotomie entre l'impact et les canaux utilisés", affirme Traoré.
En République centrafricaine, mais aussi au Mali, des montages photographiques grossiers ont pu malgré tout, par le passé, toucher un public jeune et peu éduqué.
"Une forme d'institutionnalisation des messages russes au Sahel"
Désormais, avec l'IA ou d'autres techniques, les méthodes deviennent plus professionnelles. C'est ce qu'explique Dimitri Zufferey, le cofondateur du groupe "All Eyes On Wagner".
"Depuis la reprise en main des activités de Wagner au Mali, par le groupe Africa Corps, les choses ont quelque peu évolué. La propagande s'est un peu institutionnalisée. C'est-à-dire qu'on voit beaucoup moins de sang, beaucoup moins d'images dures à regarder, et un peu plus de vidéos très léchées et beaucoup mieux produites, qui permettent de montrer justement une forme d'institutionnalisation des messages russes au Sahel", déplore Zufferey.
Une stratégie qui s'appuie sur des journalistes locaux ou des influenceurs africains pour toucher un public jeune. Bah Traoré.
"Ces régimes militaires se reposent également sur les personnes les plus suivies : Nathalie Yamb ou Kémi Séba. Il y a de cela quelques semaines, les ministres de la Justice des pays de l'AES ont fait un communiqué conjoint en soutien à Nathalie Yamb, à Kémi Séba, à Ibrahima Maiga et à tous les panafricanistes qui seraient persécutés par l'Occident."
La propagande russe, explique le journaliste spécialiste du Sahel, Seidiki Abba, utilise en effet toujours la même recette : celle du complot extérieur organisé par les Occidentaux.
"Après avoir montré que l'Occident a échoué à régler le défi terroriste au Sahel, après avoir montré que la Russie est la solution, il y a un troisième élément important dans le discours, dans le corpus de cette propagande : c'est celui de porter l'accusation du financement du terrorisme par les pays occidentaux, particulièrement par la France, ou encore par les États-Unis. Sans qu'on puisse fondamentalement en apporter la preuve."
Peut-on mesurer l’impact réel de la propagande russe?
Pour Dimitri Zufferey, la population est devenue une proie. Elle se trouve au centre d'une guerre d'influence qui s'inscrit dans une logique du donnant-donnant.
"Aujourd'hui, ce type de message profite surtout à la Russie, dans la mesure où les messages sont moins violents, moins trash et plus fréquentables ou visionnables. Donc ça c'est un des éléments principaux. Ça profite aussi aux juntes, dans la mesure où on peut dire que les messages diffusés par le groupe Wagner sont plus recommandables", déclare Zufferey.
Ces campagnes de désinformation servent donc les ambitions stratégiques de Moscou dans la région et légitiment des régimes militaires qui ont pris le pouvoir par la force. Ceci dans un contexte où les trois pays membres de l'Alliance des États du Sahel, le Mali, le Niger et le Burkina Faso, semblent incapables d'endiguer une insurrection djihadiste qui se rapproche peu à peu de leurs capitales.