RDC : "Le conflit a une dimension particulière" (P.Vahard)
Interview avec Patrice Vahard
DW : Bonjour, Patrice Vahard
Patrice Vahard : Bonjour!
DW : Au début de cette année, Human Rights Watch a signalé une augmentation significative des violences sexuelles en Ituri et dans les Kivu perpétrées par plusieurs groupes armés, notamment le M23 et l'armée congolaise, dans un contexte d'impunité. Quelles mesures concrètes est-ce que votre bureau envisage-t-il pour renforcer la protection de ces femmes survivantes et surtout pour assurer la responsabilité des auteurs, en particulier face à ce contexte?
Patrice Vahard : D'abord, je dois dire que les conclusions du rapport de Human Rights Watch, nous les partageons. Depuis le début de l'escalade de la crise, en janvier de l'année passée en 2025, nous n'avons cessé d'attirer l'attention des décideurs de la communauté internationale, de tous les acteurs et de tous ceux qui sont impliqués dans le conflit.
Que ce conflit a une dimension particulière, c'est qu'elles ciblent de façon disproportionnée les femmes et les filles, et que les violences sexuelles, hélas, sont toujours utilisées comme un outil de guerre. Nous espérons que véritablement tous les processus, les efforts de paix, les accords qui se font au niveau international, aboutissent de manière spécifique à la réduction de cette tragédie que les filles et les femmes congolaises continuent de vivre.
DW : On parle aussi des auteurs de ces crimes. Il y a une espèce de culture d'impunité ici en RDC. De quelle manière est-ce que vous appuyez pour qu'on puisse arriver un tant soit peu à la réduction de cette impunité ou est-ce que c'est une illusion de penser qu'un jour ça arrivera?
Patrice Vahard : Non, vous êtes même gentille. Vous parlez de culture, de l'impunité. Je crois que, en fait, ce à quoi on assiste au fil des années, c'est une banalisation, une insensibilité à la souffrance des femmes et des filles qui sont les principales victimes, alors que, en réalité, elles sont moins actives dans les conflits et que donc la société devrait pouvoir s'appuyer sur les femmes et sur les filles pour sortir des conflits, à se débarrasser des violences faites aux femmes.
On offre à la RDC et au reste du continent - parce que les femmes congolaises sont influentes dans différents secteurs de la vie -, on offre donc à l'Afrique et à l'humanité une opportunité immense d'avoir des actrices de la transformation, des actrices impliquées véritablement dans les questions de paix et de stabilité, la lutte contre l'impunité.
Enfin, on a déjà tout l'arsenal, comme je le disais tantôt, il faut maintenant passer aux actes et les accords de paix devraient nous permettre de passer à ces actes-là. Je ne crois pas que la société doit retenir l'impunité comme la réponse aux violences faites aux femmes.
DW : Alors vous avez parlé des accords de paix. On a vu tout un séquençage de signature d'accords de paix. On a vu au mois de juillet l'année dernière et puis le 4 décembre à Washington, aux États-Unis. Mais force est de constater que sur le terrain, les exactions se poursuivent. On a des informations qui nous reviennent, par exemple de la société civile à Uvira, où on continue à tuer des gens, à Goma, à Bukavu. Quel regard est-ce que vous portez là-dessus? Est-ce qu’on peut vraiment croire en ces accords de paix?
Patrice Vahard : Il est plus simple de détruire que de construire, donc la paix prend beaucoup plus de temps. Lorsque vous regardez cela, c'est vrai que la communauté internationale peut dire elle a beaucoup investi, les bailleurs de fonds peuvent avoir ressentir de la fatigue parce qu'il y a des conflits un peu partout dans le monde qui se complexifie, mais les communautés et l'Etat congolais ont également investi énormément, beaucoup de ressources qui devaient servir au développement durable de ce pays, à l'éducation, à l'infrastructure, sont réorientées vers la recherche de la paix. Donc aucun effort ne doit être négligé. Pour nous, chaque effort est une opportunité qu'on doit saisir.
DW : Vous avez parlé tout à l'heure des droits humains. Vous avez dit Les droits humains nous concernent. Ça concerne la vie de tous les jours. A Kinshasa, depuis un certain temps, on assiste à pas mal d'arrestations arbitraires. Pour vous qui êtes le Bureau des Nations unies pour les droits de l'homme, quel regard portez-vous sur cette situation actuelle?
Patrice Vahard : Pendant ces cinq dernières années, et en particulier depuis que la crise a pris une autre dimension, la question de l'espace civique a fait partie des discussions que nous avons avec les autorités.
Nous pensons qu'il est important d'ouvrir l'espace civique et donc de réduire les cas des arrestations arbitraires. Nous en avons documenté au moins 500 l'année dernière. C'est trop.
Il faut faire en sorte que l'État de droit prime et que donc nul ne soit au-dessus de la loi, ou bien ne se mette au travers de la loi. C'est normal. Mais lorsqu'il y a des arrestations, qu'elles respectent toutes les procédures qui sont, qui sont mises en place, et ce n'est pas ici que nous allons insister là-dessus, parce que c'est un pays qui accorde la primauté à l'État de droit, donc c'est important.
DW : Patrice Vahard , merci.
Patrice Vahard : Merci et bonne journée.