Au Sahel, la résistance contre les militaires s'organise
13 avril 2026
Face aux militaires qui ont pris le pouvoir au Mali, au Burkina Faso et au Niger, et qui ont verrouillé l’espace démocratique, la résistance s’organise aussi depuis l’étranger.
Mardi dernier (7 avril), l'Alliance des Démocrates du Sahel, l'ADS, a annoncé sa formation. Ce nouveau collectif veut réunir des membres de la société civile, des responsables politiques et d'autres forces vives issues du Mali, du Burkina Faso et du Niger, pour défendre la démocratie et les libertés.
Cependant, de quels leviers disposent cette alliance pour obtenir des militaires le retour à l’ordre constitutionnel dans ces trois pays du Sahel ?
"Nos objectifs sont clairs : c'est d'engager une lutte pacifique, mais déterminée, pour le retour à la démocratie. Nous allons utiliser des canaux diplomatiques pour exercer des pressions sur les juntes, pour libérer les détenus politiques et organiser des élections", estime Mayra Djibrine la présidente de l'Alliance des Démocrates du Sahel.
Daouda Emile Ouédraogo est analyste politique et coordonnateur de l'ONG Stand for Life and Liberty aux États-Unis. Pour lui, une opposition en exil est utile pour maintenir la pression, mais il faut bien plus que cela.
"Ils peuvent faire du lobbying auprès de l’Union européenne, des ONG et des médias, sensibiliser sur les violations des droits de l’Homme, faire de la mobilisation auprès de la diaspora... Cependant, leurs actions restent limitées. Le vrai problème, c’est le contexte géopolitique actuel. Les États du Sahel ont diversifié leurs relations, en se tournant vers la Russie notamment. La clé du changement au Sahel ne viendra pas de l’exil, mais de dynamiques internes, de l’armée, ou de la pression populaire."
Oumar Berté est analyste politique. Lui aussi se montre dubitatif quant à l’efficacité des ces mouvements d’opposition en exil.
"Il n’y a qu’au Mali que l’on assiste à ce genre d’organisation. Mais aucune tentative n’a pu aboutir à quelque chose de concret. Ces tentatives d’organisation essaient d’occuper l’espace médiatique. En dehors de cette communication médiatique, il n’y pas, sur place, un véritable impact. Cette tentative d’organisation, à mon avis, va difficilement pouvoir aboutir à quelque chose de concret, sauf à occuper le terrain médiatiquement."
L’objectif de ces mouvements de résistance lancés depuis l'extérieur pourrait s’avérer difficile à atteindre, car après avoir dénoncé les putschs au Mali, au Burkina Faso et au Niger, l’Union européenne et les Etats-Unis, font, depuis quelques mois, profil bas dans la gestion de la crise dans ces trois pays. Le ton se veut désormais plus humble face aux militaires.
Début 2026, João Cravinho, représentant spécial de l'UE pour le Sahel, a effectué une tournée au Mali, au Burkina Faso et au Niger, en vue de relancer la coopération avec ces pays. Les États-Unis opèrent également, depuis le début de l’année, un rapprochement stratégique.
Etienne Fakaba porte-parole de la Coalition des forces pour la République, la CFR, un mouvement d’opposition au pouvoir militaire malien estime que , "nous ne sommes pas dans une logique de changement d’ordre militaire. Nous ne proposons pas un affrontement entre civils et militaires mais une reconfiguration institutionnelle et cela passera par le retour de ces pays à l’ordre démocratique. Comment créer un cadre politique capable de stabiliser ces pays. Cela ne peut pas s’imposer de l’extérieur. L’idée selon laquelle notre coalition serait formée que d’opposants en exil est fausse. Nous travaillons aujourd'hui avec tous les partenaires nationaux et internationaux. Pour nous, la question n'est pas de savoir sur qui compter à l'extérieur, mais de savoir comment construire un État fonctionnel, capable d'assurer aujourd'hui le bien-être des populations."
Daouda Emile Ouédraogo se dit aussi choqué par les propos du capitaine Ibrahim Traoré pour qui la démocratie n'est pas faite pour les Burkinabè. "La démocratie est un mode de gouvernance pas parfait mais c'est le meilleur système en ce moment. Elle doit être faite en fonction des réalités et des valeurs fondamentales des Africains. La Charte de kouroukan-fouga proclamée en 1236, est le cordon ombilical de la démocratie. La démocratie est faite pour les Africains et il faut simplement l'adapter à nos réalités", dit le chercheur.
Le jeudi 2 avril, lors d'un entretien télévisé, le capitanine Traoré avait déclaré, "On ne parle même pas d'élections d'abord (...) il faut que les gens oublient la question de la démocratie, la démocratie c'est pas pour nous."
Les trois pays du Sahel, Mali, Burkina Faso et Niger, sont confrontés, depuis des années, aux attaques des groupes djihadistes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique. Une lutte qui a servi d’alibi aux militaires pour s’emparer du pouvoir et dissoudre les partis politiques.
Ces trois pays ont également quitté la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest (Cédéao) qui demandait aux militaires d'organiser des élections en vue d'un retour à l'ordre constitutionnel. Une sortie de la Cédéao devenue effective en janvier 2025. Ces régimes militaires ont aussi tourné le dos à la France et à plusieurs partenaires occidentaux pour se rapprocher politiquement et militairement de la Russie.