Dissensions franco‑allemandes avant le sommet européen
12 février 2026
Un sommet informel des dirigeants de l'Union européenne se tient aujourd'hui [12.02.26] en Belgique pour parler de compétitivité européenne. En amont de la rencontre, plusieurs lignes de fracture se sont nettement dessinées entre la France et l'Allemagne.
Le président français et le chancelier allemand sont tous les deux partisans de réformes profondes au sein de l'Union européenne, mais ils ne sont d'accord ni sur leur nature ni sur la façon de mener ces réformes.
Leurs dissensions portent principalement sur la stratégie économique européenne (nécessité ou non de recourir aux eurobonds, protectionnisme etc.), la gouvernance de l'UE, ainsi que les orientations industrielles, de défense commune et commerciales.
Visions divergentes de la compétitivité européenne
Les discours d'Emmanuel Macron et du chancelier Friedrich Merz lors d'un sommet industriel à Anvers (11 février 2026) montrent une forte divergence sur la manière de relancer l'économie européenne :
- Ce que veut la France
Emmanuel Macron prône un interventionnisme stratégique qui s'appuie sur plusieurs axes. Le président français veut faire de l'Europe une "puissance indépendante" afin de réduire ce qu'il qualifie de sa "vassalité heureuse" envers les États-Unis et la Chine. Il plaide pour l'introduction d'une préférence européenne, notamment dans les secteurs stratégiques comme la défense.
Il veut enfin protéger le marché intérieur et simplifier les règles pour soutenir les industries européennes. Par exemple en fixant des exigences minimales de composants européens dans les biens produits au sein de l'UE, notamment dans le secteur automobile.
L'opposition de gauche défend quant à elle un protectionnisme qui serait davantage dicté par le respect de normes environnementales et de standards sociaux.
- Ce que veut l'Allemagne
Le chancelier allemand, Friedrich Merz, est quant à lui partisan de la libéralisation. Il défend une stratégie de dérégulation générale pour stimuler l'activité économique. Le chancelier Friedrich Merz a ainsi déclaré le 11 février 2026 à Anvers : "Nous devons déréguler tous les secteurs (…) nous devons revoir l'ensemble de la législation européenne, sans se contenter de modifications "mineures".
L'Allemagne émet de fortes réserves envers la préférence européenne, souvent perçue comme un instrument au service des industries françaises. Berlin souhaite y poser des conditions strictes comme une limitation dans le temps et l'établissement d'une liste restreinte de produits concernés. Friedrich Merz préfère au "Made in Europe" le "Made with Europe" qui inclue aux pays non-européens qui ont conclu des accords de libre-échange avec l'UE et à d'autres partenaires "partageant les mêmes idées".
Cette opposition est très visible en ce moment sur l'opposition de la France au traité avec les pays du Mercorsur, que soutient l'Allemagne.
La gauche allemande reproche à Friedrich Merz sa vision trop peu sociale et redistributive du leadership qu'il entend imposer.
Désaccords sur la mutualisation de la dette
Un point de tension majeur concerne le débat sur une nouvelle forme de mise en commun de la dette (euro‑obligations).
L'Elysée pousse en faveur d'une mutualisation financière de la dette afin de financer les investissements européens. Paris défend l'approche fédéraliste recommandée par Mario Draghi, l'ancien patron de la Banque centrale européenne.
"Nous avons trois batailles à mener : dans le domaine de la sécurité et de la défense, dans celui des technologies de la transition écologique, et dans celui de l'intelligence artificielle et des technologies quantiques. Dans tous ces domaines, nous investissons beaucoup moins que la Chine et les États-Unis", a déclaré Emmanuel Macron mardi face à plusieurs médias, ajoutant que "si l'UE ne fait rien dans les trois à cinq prochaines années, elle sera balayée de ces secteurs."
L'Allemagne y est farouchement opposée. Berlin ne veut pas reproduire l'emprunt commun qui avait été utilisé par les Européens après la pandémie de Covid-19 pour financer son plan de relance à hauteur de 750 milliards d'euros.
Appuyée par l'Italie, l'Allemagne propose de miser sur le capital-risque (modèle de financement dans lequel les investisseurs privés deviennent actionnaires minoritaires des entreprises bénéficiaires).
Berlin et Rome sont favorables à "la création d'une bourse paneuropéenne, d'un marché secondaire paneuropéen et une révision des exigences en matière de capital pour les prêts sans entraver la stabilité financière".
La défense européenne comme autre pomme de discorde
En matière de défense aussi, les positions de la France et de l'Allemagne divergent, sous l'effet de la guerre en Ukraine, de la reconfiguration stratégique mondiale et de visions très différentes du rôle de l'Europe face à l'Otan et aux États-Unis.
La France pousse depuis longtemps pour une "Europe de la défense" qui soit capable d'agir de manière autonome. Le chef de l'Etat insiste notamment sur la nécessité de développer une capacité militaire propre, qui permette à l'UE d'agir seule en cas de besoin, de renforcer l'industrie européenne et de mieux coordonner les décisions et les technologies au sein de l'Union européenne.
L'Allemagne est plus ancrée dans l'Otan qu'elle considère comme le socle de la défense européenne. Elle se montre réservée quant à certains projets industriels perçus comme franco-centrés et comme risquant de desservir certains partenaires. La priorité est donnée, en Allemagne, à la coordination transatlantique. Berlin continue d'acheter des
Les tensions sont aussi industrielles. Paris reproche à Berlin ses programmes militaires lancés sans coordination européenne ainsi que l'achat d'équipements américains là où la France voudrait établir une préférence européenne.
Côté allemand, les critiques portent aussi sur le rôle de la dissuasion nucléaire française dans une défense européenne élargie.
Le rapprochement Allemagne–Italie
Berlin et Rome ont organisé un pré‑sommet informel pour coordonner leurs positions. Paris s'y est joint tardivement, dans une tentative de ne pas laisser l'Allemagne et l'Italie fixer seuls l'agenda.
Cela révèle une recomposition des équilibres européens, qui marginalise en partie l'initiative franco‑allemande qui a du plomb dans l'aile en ce moment.
Désaccords structurels depuis 2025
Le contexte politique n'aide pas. Emmanuel Macron est affaibli sur la scène intérieure. Du fait de l'instabilité parlementaire notamment, sa marge de manœuvre est restreinte.
Friedrich Merz est parvenu en un an à s'imposer comme figure centrale en Europe. Il s'oppose à Emmanuel Macron sur plusieurs points tels que la défense européenne et relation transatlantique, la coopération énergétique ou la gouvernance de l'UE et l'attitude face aux grands accords commerciaux.
Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, appelle à la mise en place d'un 28è régime. Il s'agit d'un cadre juridique uniforme, optionnel pour les entreprises qui opèrent sur le marché unique européen, qui s'ajouterait aux 27 législations nationales des Etats-membres. Ce 28è régime est notamment censé simplifier les démarches pour créer une entreprise, gérer les opérations transfrontalières ou régler les litiges.